La révolte de Spartacus

Article

Joshua J. Mark
de , traduit par Yves Palisse
publié le 04 mars 2016
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Disponible dans ces autres langues: anglais, afrikaans

La révolte du gladiateur Spartacus en 73-71 avant Jésus-Christ reste la révolte d'esclaves la plus retentissante de l'histoire de Rome. Ce soulèvement, connu sous le nom de troisième guerre servile, est la dernière des trois grandes révoltes d'esclaves réprimées par Rome. L'histoire de Spartacus nous a été contée tour à tour par des historiens, des romanciers et des cinéastes jusqu'à devenir aujourd'hui une série télévisée à grand succès. Toutefois, l'engouement actuel pour le héros de la troisième guerre servile ne date pas d'hier. En effet, Karl Marx lui-même ne soulignait-il pas dans une lettre à Engels que Spartacus était l'un des plus grands, sinon le plus grand, héros de l'Antiquité et qu'il le considérait comme un exemple à suivre (volume 41, 265) ? Le célèbre film Spartacus de Stanley Kubrick (1960), basé sur le roman d'Howard Fast, le dépeint comme un combattant de la liberté dressant son peuple contre le système oppressif de l'esclavage romain, et depuis le film de Kubrick, toutes les représentations suivantes du gladiateur rebelle ont plus ou moins repris ce descriptif.

Detail, Roman Slaves Relief Slab
Esclaves romains, détail d'un bas-relief
Jun (CC BY-SA)

Cependant, le véritable Spartacus n'était pas un révolutionnaire proto-marxiste ni un héros luttant pour la liberté de son peuple ; c'était tout simplement un homme qui en avait assez de l'institution romaine de l'esclavage et qui, un jour, décida qu'il ne la subirait plus. La révolte de Spartacus commença plus ou moins par hasard; en effet, d'après l'historien Plutarque (vers 45-120 de notre ère), le plan initial des gladiateurs était simplement d'échapper à leur servitude. Cependant, une fois leur plan découvert, ils n'eurent d'autre choix que de lutter pour leur liberté ou de se soumettre à l'exécution.

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La révolte de Spartacus commença plus ou moins par hasard ; en effet, d'après l'historien Plutarque (vers 45-120 de notre ère), le plan initial des gladiateurs était simplement d'échapper à leur servitude.

Cependant, les véritables motivations de la révolte de Spartacus ne diminuent en rien ses accomplissements. Elles ont du reste perdu toute espèce d'importance à partir du XVIIIe siècle en France, date à laquelle le gladiateur a été élevé au rang d'icône en tant qu'ennemi de l'oppression et champion de la liberté. Les conditions de vie épouvantables d'un esclave dans la Rome antique ont depuis été assimilées à celles de tout groupe opprimé et Spartacus, en tant que héros le plus facilement reconnaissable du monde antique est devenu leur porte-parole. En 73 avant J-C cependant, il semble n'avoir eu d'autre motivation que sa propre liberté et son désir d'échapper aux châtiments qu'il savait pouvoir attendre de ses maîtres.

L'esclavage dans la Rome antique

Il est plus que probable que ces châtiments auraient vite été appliqués dès la découverte de son plan d'évasion. L'esclavage était très répandu dans la Rome antique et les Romains vivaient dans la crainte permanente d'un soulèvement de leur classe laborieuse la plus humble. À ce sujet, l'historien Mark Cartwright fait le commentaire suivant :

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L'esclavage était un aspect incontournable du monde romain. On trouvait des esclaves dans les maisons, dans l'agriculture, dans les mines, dans les ateliers de fabrication, dans la construction et dans un large éventail de services dans la cité. Pas moins d'un habitant d'Italie sur trois ou d'un sur cinq dans l'ensemble de l'empire était esclave et c'est sur cette fondation de travail forcé que reposait tout l'édifice de l'État et de la société de Rome.

L'économie de Rome reposait principalement sur l'agriculture et la guerre : l'agriculture faisait vivre la population tandis que les campagnes militaires généraient les fonds nécessaires à la satisfaction de divers besoins. Les soldats engagés dans ces campagnes étaient des agriculteurs qui étaient maintenus dans l'armée pendant des périodes de plus en plus longues au fur et à mesure que Rome agrandissait ses conquêtes. De ce fait, leurs exploitations agricoles faisaient souvent faillite et leurs terres étaient alors rachetées par de riches propriétaires terriens qui utilisaient des esclaves pour les exploiter.

L'historien Appien (vers 95-165 de notre ère) écrit : 'les grands propriétaires terriens usaient de persuasion ou de force pour racheter ou saisir les propriétés qui jouxtaient les leurs, ou toutes autres petites propriétés appartenant à des pauvres, et en venaient ainsi à exploiter de vastes domaines au lieu de fermes isolées. Ils y faisaient travailler des esclaves et des bergers pour éviter que des hommes libres ne soient expulsés de leurs terres pour servir dans l'armée, et ils tiraient également un grand profit de cette forme de propriété, car les esclaves avaient beaucoup d'enfants et n'étaient pas soumis au service militaire' (Les guerres civiles à Rome, 1.7). Comme le note Cartwright, ces esclaves étaient d'origine très diverse :

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Outre le nombre très élevé d'esclaves capturés lors des guerres (par exemple, 75 000 pour la seule première guerre punique), les esclaves étaient également acquis par la piraterie, le commerce, le brigandage et, bien sûr, par la naissance, car un enfant né d'une mère esclave (vernae) devenait automatiquement esclave, quelle qu'ait été la condition sociale de son père. Les marchés aux esclaves proliféraient, l'un des plus notoires étant peut-être celui de Délos, qui était continuellement approvisionné par les pirates ciliciens. Il existait cependant des marchés aux esclaves dans la plupart des grandes villes, et là, sur une place publique, les esclaves défilaient avec des panneaux autour du cou vantant leurs mérites aux acheteurs potentiels.

Roman Auriga (Gladiator Slave)
Aurige romain (esclave gladiateur)
Mark Cartwright (CC BY-NC-SA)

Les esclaves étaient utilisés pour un large éventail de tâches dans toute la cité romaine, depuis les travaux des champs jusqu'aux tâches ménagères, en passant par les activités pédagogiques auprès des enfants en matière de lecture, d'écriture, de musique et d'autres arts, les services personnels ainsi que tout autre emploi où ils pouvaient faire l'affaire. Ils étaient entièrement à la merci des moindres caprices de leur maître. C'est ainsi que l'écrivain romain Sénèque le Jeune (4 av. J-C - 65 ap. J-C) décrit le sort de l'esclave domestique de son ami Lucilius, plaidant pour un meilleur traitement des esclaves. Pour ce faire, il démontre clairement que le moindre son ou geste de l'esclave était dicté par la volonté de son maître. Il décrit ici la façon dont l'esclave sert son maître au dîner :

Le maître, lui, mange plus qu'il n'en peut contenir ; poussé par un appétit insatiable, il charge et distend son estomac, qui, ne se souvenant plus de ses fonctions naturelle, a bien plus de peine à rendre qu'à avaler. Mais les malheureux esclaves, eux, n'ont pas même le droit de remuer les lèvres pour prononcer ne serait-ce qu'un mot. Tout murmure se paye par les verges ; même les bruits les plus involontaires - toux, éternuement, hoquet - sont punis par le fouet. Qu'un seul mot vienne rompre le silence et la sanction s'abat, sévère, sur le coupable. Toute la nuit il devra rester debout, affamé et plongé dans le silence (Nardo, 51).

Sénèque poursuit en détaillant les sévices subis par les esclaves et l'arrogance de leurs maîtres qui, par leur cruauté, donnèrent naissance à l'adage : 'autant d'esclaves, autant d'ennemis.' Il demande à Lucilius de se souvenir que 'l'homme que tu appelles ton 'esclave' est né de la même semence que toi, il jouit du même ciel, respire le même air, vit et meurt comme toi. Et pourtant ces gens sont traités comme s'ils étaient moins qu'humains :

Nous les traitons non comme des hommes, mais comme des bêtes de somme. Lorsque nous sommes étendus pour manger, l'un nettoie les crachats, l'autre, à genoux nettoie les vomissures des convives enivrés. Un autre, d'une main experte, découpe en portions le gibier de luxe- malheureux dont la vie se résume à découper proprement une volaille... Cet autre, chargé de la censure du repas, reste sans cesse debout, le pauvre, et note ceux des convives dont les flatteries, dont les excès de gourmandise ou de langue mériteront une invitation pour le lendemain. Ajoute ces pourvoyeurs habiles, initiés à tous les goûts du maître ; qui savent quel mets le réveille par sa saveur, le réjouit par son aspect, triomphe de ses dégoûts par sa nouveauté ; celui dont il est déjà las, celui dont il aura faim tel jour. Et lui ne se risquerait jamais à souper avec eux ; il croirait faire affront à sa dignité que de s'asseoir à la même table. Le ciel nous en préserve (Nardo, 51).

Les mauvais traitements infligés aux esclaves étaient si répandus qu'ils finirent par être considérés comme naturels. Il fallait briser la volonté de l'esclave en tant qu'individu pour en faire un serviteur docile correspondant en tout point à ce que l'on attendait d'un esclave dans la société romaine. Une main-d'œuvre gratuite signifiait davantage de loisirs et de profits pour ceux qui possédaient des esclaves, mais ces esclaves n'étaient rentables que s'ils étaient dociles et obéissaient aux ordres sans questions ni hésitations. Le fait que la population d'esclaves était si importante témoigne de la capacité des Romains à imposer ce type de contrôle à ceux qu'ils avaient ainsi réduits en esclavage.

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Il convient toutefois de noter que tous les esclaves n'étaient pas maltraités. Dans la même lettre, Sénèque parle d'esclaves qui étaient bien traités par leurs maîtres et qui étaient prêts à donner leur vie pour protéger la maison, les biens et la vie de leur maître. Deux philosophes célèbres étaient esclaves, Diogène de Sinope (vers 404-323 avant J-C) en Grèce et Épictète (vers 50-130 de notre ère) à Rome. Tous deux étaient traités comme des membres de la famille. Diogène se vit confier le contrôle total de l'éducation des fils de la maison et le maître d'Épictète l'envoya étudier la philosophie stoïcienne. Cependant, leur cas est une exception notable à la règle générale, et la plupart des esclaves menaient une vie difficile, sans grand espoir de gagner un jour leur liberté et sans posséder le moindre droit au regard de la loi.

Retiarius Gladiator Mosaic
Rétiaire, mosaïque
Carole Raddato (CC BY-SA)

Au fil du temps, la cité de Rome avait fini par compter plus d'esclaves que de citoyens libres. Le taux de chômage y avait augmenté de façon astronomique, car de plus en plus d'esclaves étaient affectés à des emplois habituellement réservés aux citoyens romains. Dans le même temps, la campagne entourant la cité de Rome s'était peu à peu transformée en un gigantesque réseau de colonies d'esclaves logés à même les grandes plantations de richissimes propriétaires. Ceux des esclaves qui n'occupaient pas d'emplois domestiques ou agricoles étaient alors utilisés comme gladiateurs dans l'arène. Si l'existence d'un esclave domestique n'était pas de tout repos, que dire alors de celle du gladiateur ? Il suffit de rappeler que le gladiateur était un esclave dont le seul but était de combattre pour le divertissement des masses romaines. Les gladiateurs étaient généralement des hommes (bien qu'il y ait aussi eu quelques femmes) et s'ils pouvaient parfois conquérir leur liberté par des exploits hors du commun, la plupart du temps, ils étaient condamnés à vivre et à mourir en esclaves dans l'arène. Les esclaves étaient le plus souvent choisis comme gladiateurs sur la base d'un physique avantageux leur permettant d'attirer les regards des spectateurs. Spartacus était l'un d'entre eux.

Origines et esclavage

Spartacus était un Thrace, originaire d'une région située au nord de la Macédoine, que les Grecs et les Romains considéraient comme primitive et barbare. Cependant, Plutarque décrit Spartacus comme 'plus Grec que Thrace' et précise qu'il était exceptionnellement intelligent et très cultivé. On ne sait rien de sa jeunesse ni de la façon dont il devint l'esclave de Rome. Les principales sources sur la révolte de Spartacus sont les historiens Appien, Florus (vers 130 de notre ère) et Plutarque, qui ont chacun sélectionné les éléments qu'ils jugeaient les plus pertinents dans les ouvrages antérieurs sur la révolte rédigés par Salluste (vers 86-35 avant notre ère) et Tite-Live (59 avant notre ère-17 de notre ère), qui n'existent plus que sous forme fragmentaire.

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SELON FLORUS, SPARTACUS ÉTAIT UN MERCENAIRE ROMAIN ENRÔLÉ DANS LA LÉGION ET QUI FUT EMPRISONNÉ POUR DÉSERTION ET VOL.

Selon Appien, c'était un Thrace 'ayant autrefois combattu contre les Romains et, après avoir été fait prisonnier et vendu, il était devenu gladiateur' (Les guerres civiles à Rome, I.116). Florus prétend quant à lui qu'il s'agissait d'un mercenaire romain enrôlé dans la légion et qui fut emprisonné pour désertion et vol avant d'être choisi comme gladiateur 'en raison de sa force'. Plutarque fournit lui aussi un récit décrivant Spartacus comme un mercenaire de Rome, mais ajoute qu'il avait été capturé avec sa femme après avoir déserté. Sa femme est décrite comme une prophétesse de son peuple qui s'était échappée en compagnie de Spartacus pendant la révolte et avait voyagé avec son armée par la suite, avant de très probablement trouver la mort à ses côtés lors de l'affrontement final avec Rome.

La révolte de Spartacus

Quelle que soit la manière dont on l'avait capturé, et quelles qu'en aient été les raisons, son entraînement militaire, de même que son physique, faisaient de lui le candidat idéal pour le combat dans l'arène. Toutes les sources antiques s'accordent à dire que Spartacus était particulièrement grand et doté d'une force exceptionnelle. Il avait été acheté par un dresseur nommé Lentulus Batiatus et envoyé dans une école de gladiateurs située au sud de Rome, à Capoue. Ces écoles avaient pour habitude de traiter cruellement les esclaves afin de les préparer aux jeux de l'arène. Cette méthode, la même pour tous les esclaves, avait pour but de briser la volonté de l'individu afin de le rendre obéissant.

Roman Gladiator Mosaic
Mosaïque représentant des gladiateurs romains
Carole Raddato (CC BY-SA)

En 73 avant J-C, Spartacus et quelques complices élaborèrent un plan visant à s'évader du domaine pour ensuite gagner le nord du pays, vers la liberté, au-delà des Apennins. Ce plan impliquait plus de 200 autres esclaves et, avec un tel nombre de participants, il n'est guère étonnant que les autorités aient eu vent de l'affaire. Spartacus savait que s'ils étaient pris, ils seraient suppliciés avant d'être mis à mort et décida par conséquent de prendre la tête de la révolte en compagnie de 78 de ses compagnons d'infortune. Ceux-ci pillèrent la cuisine, s'armèrent qui de couteaux, qui de broches, et massacrèrent leurs instructeurs et leurs geôliers. Une fois libres, ils trouvèrent d'autres armes dans les magasins ainsi qu'un chariot de transport, puis fuirent l'école en direction de la campagne avoisinant où ils établirent leur campement quelque part sur les pentes du mont Vésuve. Là, ils élisent Spartacus, Oenomaus et Crixos chefs du mouvement.

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La réponse initiale de Rome

Bien que les esclaves aient élu trois chefs, toutes les sources antiques affirment que Spartacus devint rapidement leur commandant suprême. Appien écrit : 'Avec les gladiateurs Oenomaus et Crixos comme subordonnés, il pilla les régions voisines, et comme il partageait le butin en parts égales, le nombre de ses recrues augmenta rapidement'. La nouvelle de la révolte se répandit comme un feu de broussaille et dans tout le pays, les esclaves des plantations quittèrent leurs maisons et se joignirent aux rebelles. Le sénat romain, qui considérait cet évènement davantage comme une gêne que comme une menace, se contenta d'envoyer une troupe de soldats en grande partie non entraînés sous les ordres du général Gaius Claudius Glaber pour régler le problème.

Glaber et le sénat semblent avoir pensé qu'une bande d'esclaves en fuite ne serait pas très difficile à mettre au pas dans la mesure où ils ne pouvaient rien savoir des tactiques militaires ou de l'art de la guerre. Cependant, Spartacus leur réservait une surprise de taille. En effet, Glaber encercla les esclaves dans leur camp à flanc de montagne, pour les y maintenir enfermés, et se prépara à les affamer pour les soumettre. Or, la montagne était couverte de sarments de vigne, et Spartacus ordonna à ses hommes d'en faire des échelles qui leur permirent de descendre dans une zone que Glaber avait négligé de renforcer, la croyant inaccessible, et d'attaquer derrière les lignes de Glaber, ce qui permit de le vaincre et de faire main basse sur les armes du camp.

Spartacus 1960 Film Poster
Affiche du film Spartacus (1960)
William Reynold Brown (Public Domain)

Une seconde force, dirigée par Publius Varinus, fut alors envoyée contre les esclaves. Le prêteur choisit de diviser ses forces, espérant peut-être prendre son ennemi dans un étau afin de l'écraser. On ignore toujours ce que son plan avait pu être, mais on sait cependant que son échec fut spectaculaire : l'armée de Varinus fut vaincue et se débanda. La victoire de Spartacus fut si complète que Varinus perdit même le cheval qu'il avait monté au cours de la bataille. Après ces deux victoires, de plus en plus d'esclaves décidèrent de quitter la maison de leur maître pour se joindre à la révolte.

La deuxième réponse de Rome

Le sénat romain se rendit alors compte qu'il avait gravement sous-estimé Spartacus, qui commandait désormais une armée de plus de 70 000 anciens esclaves, et demanda aux consuls Publicola et Clodianus de diriger leurs forces contre lui. Désormais, Spartacus contrôlait la campagne et de nouvelles recrues se ralliaient à sa cause presque quotidiennement. Tite-Live note comment l'armée de Spartacus 'a dévasté [les villes] de Nola, Nuceria, Thurii, et Metapontum, laissant derrière lui des dégâts terribles '. Plus personne ne doutait désormais de la gravité de la menace qu'il faisait peser sur Rome. Spartacus n'avait cependant pas l'intention de marcher sur la Cité et conduisit son armée vers le nord de l'Italie pour traverser les Apennins et permettre à ses partisans de rentrer chez eux. Ses forces étant trop importantes pour se déplacer en une seule unité, il les divisa en deux et confia à son commandant en second Crixos le commandement de l'une d'entre elles.

Les Romains de Publicola attaquèrent les forces de Crixos tandis que Clodianus s'attaquait au contingent de Spartacus. Les forces de Crixos furent vaincues et subirent de lourdes pertes mais Spartacus vainquit Clodianus et chassa Publicola du champ de bataille. Crixos perdit la vie au cours de la bataille et Spartacus lui rendit hommage en sacrifiant 300 prisonniers romains (selon Appien). Il organisa ensuite ses propres spectacles de gladiateurs en utilisant les prisonniers romains survivants pour le spectacle. Florus écrit qu'il obligea les Romains à s'affronter sur les bûchers funéraires de ses officiers tombés au combat 'comme s'il avait voulu laver tout son déshonneur passé en devenant un donneur de spectacles de gladiateurs, au lieu d'un gladiateur'. Il brûla ensuite tous les chariots et les provisions qu'il ne pouvait pas utiliser et marcha vers Rome avec plus de 120 000 fantassins et un nombre inconnu de cavaliers.

La défaite de Spartacus

On ne sait toujours pas pour quelle raison Spartacus abandonna son projet de conduire ses forces vers la liberté en quittant l'Italie mais, en tout état de cause, l'armée d'anciens esclaves, toujours plus nombreuse, se mit en route vers le sud. Deux autres armées furent envoyées contre Spartacus, qui les vainquit toutes les deux. Appien écrit : 'La guerre durait maintenant depuis trois ans et causait une grande inquiétude aux Romains, alors qu'au début, on en avait ri et on l'avait considérée comme insignifiante parce qu'elle avait lieu contre des gladiateurs.' Le sénat mit Publicola et Clodianus à la retraite et appela un nouveau commandant suprême, Marcus Licinius Crassus. Il commença par appliquer la punition dite de la décimation aux légions pour leur échec : les soldats tiraient des noms au sort et un homme sur dix se vit ainsi mis à mort.

Marcus Licinius Crassus, Louvre
Marcus Licinius Crassus, Louvre
Carole Raddato (CC BY-SA)

Crassus entendait mettre fin à la guerre au plus vite et, selon Appien, ' voulut s'imposer aux yeux de ses hommes comme étant plus à craindre qu'une défaite aux mains de l'ennemi.' Crassus marcha contre Spartacus à Bruttium, à l'extrême sud de l'Italie. Le plan de Spartacus était de s'allier aux pirates ciliciens pour s'emparer de l'île de Sicile, occupée par les Romains, et en faire une nation libre pour ses partisans. Il avait rendez-vous avec les pirates sur la côte de Bruttium, mais ceux-ci n'arrivèrent jamais. Crassus commanda à son armée de plus de 32 000 soldats de se déplacer aussi rapidement que possible et de construire un mur derrière lequel Spartacus se retrouva piégé.

Crassus pouvait désormais se permettre d'attendre son adversaire en toute sérénité, car Spartacus, adossé à la la mer et au pied du mur, n'avait nulle part où aller. Spartacus tenta bien de sortir de la nasse dans laquelle il se trouvait, mais il fut repoussé avec des pertes de plus de 6 000 hommes. Selon Florus, Spartacus essaya ensuite de s'enfuir en lançant 'des radeaux faits de poutres et de tonneaux attachés ensemble par des cordes sur les eaux tumultueuses du détroit' mais il échoua. Appien et Plutarque affirment tous deux qu'à partir de ce moment, Spartacus eut recours à des tactiques de guérilla. Appien écrit qu'il 'mena de nombreuses opérations de harcèlement contre ses assiégeants' et 'crucifia un prisonnier romain à la vue de tous afin de montrer à ses propres troupes le sort qui les attendait en cas de défaite'. Crassus, quant à lui, poursuivit son attente et laissa la famine et le désespoir travailler pour ses troupes.

CRASSUS INTENSIFIA SES ATTAQUES AFIN DE VAINCRE SPARTACUS AVANT QUE POMPÉE NE PUISSE VENIR LUI VOLER SA PART DE GLOIRE.

Mais dans le même temps, le sénat romain estimait que Crassus n'avançait pas assez vite et fit appel au célèbre général Pompée, le conquérant de l'Espagne. Crassus intensifia alors ses attaques afin de vaincre Spartacus avant que Pompée ne puisse venir lui voler sa part de gloire. Spartacus, voyant une occasion de diviser les généraux romains avant l'arrivée de Pompée, demanda à négocier les conditions de sa reddition avec Crassus, mais cela lui fut refusé.

Constatant que tout était perdu, Spartacus rassembla ses hommes et, selon Plutarque, 'lorsqu'on lui apporta son cheval, il tira son épée et l'abattit, déclarant que l'ennemi avait beaucoup de bons chevaux qui seraient à lui s'il gagnait et que, s'il perdait, il n'aurait pas besoin de cheval du tout'. Il mena son armée une dernière fois au combat et, écrit Plutarque, 'se dirigea droit vers Crassus, chargeant à travers la foule d'armes et de blessés et, bien qu'il n'atteignit pas Crassus, il abattit deux centurions qui lui tombèrent dessus ensemble'. Enfin, lorsque ses propres troupes s'enfuyaient, lui-même entouré d'ennemis, ne céda pas un pouce de terrain et mourut en combattant jusqu'à son dernier souffle. Appien écrit : 'Spartacus fut blessé à la cuisse d'un coup de lance, mais il mit un genou à terre, brandit son bouclier devant lui et repoussa ses assaillants jusqu'au moment où lui-même et un grand nombre de ses partisans succombèrent sous le nombre' et Florus commente : 'Spartacus tomba, comme il sied à un général, en combattant courageusement au premier rang'. Appien et Plutarque notent tous deux que son corps n'a jamais été identifié.

Bien que ce soit Crassus qui ait vaincu Spartacus sur le champ de bataille, la gloire de la victoire revint au bout du compte à Pompée. Ce dernier arriva alors que la bataille touchait à sa fin et ses troupes engagèrent le combat contre les fuyards qui abandonnaient le champ de bataille. Plutarque écrit que 'Pompée, dans sa dépêche au sénat, fut en mesure de déclarer que si Crassus avait certainement vaincu les esclaves en bataille rangée, il avait lui-même éradiqué les racines de la guerre' en éliminant tous ceux qui auraient pu poursuivre la lutte. Les 6 000 survivants de l'armée de Spartacus furent ensuite crucifiés le long de la Voie Appienne reliant Rome à Capoue et leurs corps laissés à pourrir pendant des années en guise d'avertissement contre toute future insurrection.

Spartacus
Spartacus
Carole Raddato (CC BY-SA)

Héritage

Bien que les premiers historiens romains aient pu le considérer comme un dangereux rebelle et un criminel, tous leurs récits montrent un respect réticent (et parfois évident) pour le général gladiateur. Une guerre contre des esclaves était considérée comme un déshonneur et le fait que Spartacus ait réussi à prolonger le conflit aussi longtemps était particulièrement dur à accepter pour la fierté romaine. Pompée reçut un triomphe pour ses victoires en Espagne et pour avoir mis fin à la troisième guerre servile dans la foulée, tandis que Crassus, pour toute récompense, reçut une ovation beaucoup moins prestigieuse, un défilé à pied sans la pompe du triomphe.

Malgré cela, le ton des récits - en particulier celui de Plutarque - est indubitablement admiratif lorsque les auteurs mentionnent les victoires de Spartacus et, surtout, lorsqu'ils relatent sa mort. Ces récits ont inspiré des artistes postérieurs qui ont présenté Spartacus comme un combattant de la liberté luttant contre la puissance de Rome pour mettre fin à l'esclavage, même si aucun des récits antiques ne corrobore cette thèse. Dans toutes les versions, Spartacus est clairement décrit comme un gladiateur qui avait cherché sa propre liberté avant de se retrouver à la tête d'une révolte d'esclaves. Son statut moderne de combattant de la liberté et de héros culte se développa beaucoup plus tard, mais il s'appuie sur les récits de ces auteurs romains.

Le concept de Spartacus en tant que noble combattant de la liberté remonte à une tragédie française, Spartacus, écrite par Bernard-Joseph Saurin en 1760 et inspirée du récit de Plutarque. Saurin tentait d'établir un parallèle entre les conditions oppressives de la Rome antique et celles de son époque, la France du XVIIIe siècle. L'historienne Maria Wyke explique comment, au milieu du XVIIIe siècle :

Spartacus a commencé à être élevé dans la littérature, l'historiographie, la rhétorique politique et les arts visuels d'Europe occidentale au rang de champion idéalisé des opprimés et des esclaves. À partir de cette période, les représentations de l'ancienne rébellion des esclaves et du gladiateur Spartacus ont été profondément influencées par les préoccupations politiques du présent (36).

La pièce très populaire de Saurin fut reprise en 1792 après la Révolution française et des statues de Spartacus apparurent en France dès 1830. Son histoire fut reprise par le romancier italien Raffaello Giovagnoli en 1874 dans son roman historique Spartacus qui établissait des parallèles entre l'ancien gladiateur thrace et le général nationaliste Giuseppe Garibaldi qui unifia l'Italie dans les années 1860. Spartacus fut également comparé à Toussaint Louverture (1743-1803), héros de la révolution haïtienne contre la domination française.

La conception populaire de Spartacus en tant que héros altruiste s'est développée à partir des œuvres d'autres écrivains, dont Bertholt Brecht, au XXe siècle, jusqu'à ce que le romancier Howard Fast n'écrive son roman historique Spartacus en 1951, qui fut utilisé pour le film Spartacus de Stanley Kubrick tourné en 1960. Le film de Kubrick a été écrit par le scénariste Dalton Trumbo, accusé de communisme et mis sur la liste noire d'Hollywood. La célèbre scène, vers la fin du film, où les rebelles crient 'Je suis Spartacus !' pour protéger leur chef a été interprétée par les critiques comme un appel à la solidarité de Trumbo pour résister à l'oppression du maccarthysme en Amérique (Gaylean, 1).

Le roman de Fast et le scénario de Trumbo ont servi de référence pour le téléfilm Spartacus de 2004 et la série télévisée Spartacus de 2010-2013 sur Starz Network, comme le reconnaîtront aisément tous ceux qui connaissent les œuvres précédentes. Depuis la sortie du film de Kubrick en 1960, Spartacus a plus que jamais bénéficié d'une grande admiration en tant que figure emblématique pour tout groupe opprimé ou injustement marginalisé dans la société, qu'il soit en butte au racisme, au sexisme ou à l'homophobie. L'individu isolé qui se dresse contre la puissance oppressive de la majorité, le rebelle qui lutte contre un système injuste de lois et de préjugés, tel était le Spartacus qui inspirait une cause, et non un esclave thrace qui ne cherchait que sa propre liberté. L'écrivain Erich Gruen déclare :

Il n'existe aucun signe indiquant que [Spartacus ait été] motivé par des préoccupations idéologiques visant à renverser la structure sociale. Les sources montrent clairement que Spartacus s'est efforcé de conquérir la liberté de ses forces en les faisant sortir d'Italie plutôt qu'en réformant ou en renversant la société romaine. Les accomplissements de Spartacus n'en sont pas moins remarquables pour autant. Le courage, la ténacité et l'habileté du gladiateur thrace, qui a tenu les forces romaines en échec pendant environ deux ans et transformé une poignée de partisans en une foule de plus de 120 000 hommes, ne peuvent que susciter l'admiration (Historical Background, 3).

Qu'il ait commencé sa révolte en 73 avant J.-C. dans le but de mettre un terme à l'esclavage à Rome et libérer son peuple ou non n'a plus d'importance aujourd'hui ; tout ce qui compte, c'est ce qu'il en est venu à symboliser. Le véritable Spartacus - quel qu'il ait pu être - a été remplacé par le héros Spartacus, parce que les peuples ont toujours eu besoin de héros. Ainsi, l'histoire du héros Spartacus continuera d'inspirer les opprimés pendant des siècles, comme elle l'a fait au cours des 200 ans passés, en exaltant l'individu combattant pour la justice et pour la libération de son peuple envers et contre tout.

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Traducteur

Yves Palisse
Linguiste passionné d'Histoire, Yves P Palisse est un traducteur indépendant possédant des années d’expérience dans les domaines de la traduction, de l’analyse des médias et du service à la clientèle. Après avoir beaucoup voyagé dans toute l'Europe, Il a fini par poser ses bagages à londres en 1999. Il a une passion pour les sciences humaines, le droit et la justice sociale.

Auteur

Joshua J. Mark
Auteur indépendant et ex-Professeur de Philosophie à temps partiel au Marist College de New York, Joshua J. Mark a vécu en Grèce et en Allemagne, et a voyagé à travers l'Égypte. Il a enseigné l'histoire, l'écriture, la littérature et la philosophie au niveau universitaire.

Citer cette ressource

Style APA

Mark, J. J. (2016, mars 04). La révolte de Spartacus [The Spartacus Revolt]. (Y. Palisse, Traducteur). World History Encyclopedia. Extrait de https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-871/la-revolte-de-spartacus/

Style Chicago

Mark, Joshua J.. "La révolte de Spartacus." Traduit par Yves Palisse. World History Encyclopedia. modifié le mars 04, 2016. https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-871/la-revolte-de-spartacus/.

Style MLA

Mark, Joshua J.. "La révolte de Spartacus." Traduit par Yves Palisse. World History Encyclopedia. World History Encyclopedia, 04 mars 2016. Web. 28 sept. 2022.

Adhésion